Pour vous parler, enfants, les bons génies se servent de
gracieux interprètes; les fleurs que vous aimez tant on
un langage aussi, vous le savez peut-être.
C'était au temps où les marguerites, bleuets,
coquelicots et maïs fleurissaient dans les prés.
Nadège, enfant rieuse et blonde, suivait l'étroit
sentier qui serpentait entre les champs d'épis.
Sa grand-mère la suivait bien lentement; sans doute elle
était absorbée en de graves pensées, car Nadège lui
parlait avec a voix d'oiseau et l'aïeule ne lui
répondait pas. Heureusement, les fleurettes étaient bien
plus aimables. Causons, leur avait dit l'enfant, et
elles s'étaient penchées comme pour mieux l'écouter.
Puis, Nadège écoutait à son tour. Que lui disaient donc
les fleurs?
Je ne sais, mais ce devait être à la fois triste et
doux, et cela devait concerner son aïeule, car Nadège la
regardait avec un oeil pensif. Grand-mère songeait
toujours!
Tout à-coup l'enfant, se jeta dans ses bras, et la
couvrant de baisers:
-
Est-ce vrai cela? dit-elle.
-
Quoi donc? demanda la grand-mère subitement arrachée à
son rêve.
-
Ce que disent les fleurs?
-
Elles t'ont parlé? dit-elle plus joyeuses que surprise,
et que te disaient t-elles?
Nadège eut un sourire mutin.
-
Est-ce pas trop indiscret? demanda grand-mère qui sourit
à son tour.
L'enfant lui donna de doux baisers à nouveau.
-
En te voyant si sombre, dit-elle, j'ai demandé à
ces douces marguerites: " Qu'a t-elle donc grand-mère?
et ...
-
Et? interrogea l'aïeule, émue de cette candeur
naïve.
-
Elles m'ont dit tout bas: de la tristesse et des
regrets!
-
Bien sûr elles ont dit cela? fit grand-mère qui rougit.
-
Tu vois, grand-mère, elles ont deviné juste... et puis
cet autre encore, ce bleuet, que j'aime parce qu'il
ressemble au ciel, m'a dit, bien las: de la mélancolie.
Pourquoi donc es-tu triste, grand-mère? Ne m'aimerais-tu
plus?
-
Oh si je t'aime, enfant! Mais, malgré moi, je songe aux
jours du passé... à ceux qui ne sont plus, et, à mon
âge, le souvenir c'est bien souvent des pleurs.
-
Alors ne te souviens donc plus!
-
Le puis-je? ... Ah! si, comme dans le vieux temps les
fées habitaient le champ des fleurs, elles auraient pu
me donner ce qu'à mon âge on doit souhaiter de meilleur,
et peut-être bien, qu'à toi aussi, ma fille, elles
eussent fait un don.
-
Mais grand-mère, il me semble que les fées habitent
encore les fleurs! ... Ne m'ont-elles point parlé?
Et comme si les fleurs eussent voulu que l'aïeule crût
aux paroles de l'enfant, les marguerites se balançaient
doucement agitées par un souffle invisible, les bleuets
s'inclinaient comme si une main amie leur eût fait des
caresses.
En même temps une voix qui semblait sortir du milieu des
épis disait, dans le bruissement du feuillage:
"
Pauvre âme souffrante et éprouvée, je t,envoie ce qu'il
y a de meilleur sur la terre! "
"
Et à toi, bel ange, qui entre dans la vie, je donne
trois gardiennes. "
Aussitôt, du calice d'une primevère, l'espérance sortit
pour aller vers l'aïeule. Et, aux pieds de Nadège, le
baume, la bruyère, la violette apportèrent la vertu,
l'humilité, la modestie.
Le visage de grand-mère était devenu radieux, et celui
de l'enfant brillait d'un doux éclat. Depuis ce temps
les savants, les sages et les coeurs doux et simples ont
consulté les fleurs.